FINANCE ISLAMIQUE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE : Quelles solutions concrètes pour le secteur privé ?

Présenter comme un produit éthique et low-cost, la finance islamique peine pourtant à s’imposer en Afrique comme elle est en train de le faire dans le monde.

L’objectif de cet article est d’analyser l’efficacité des services qu’elle offre dans un contexte subsaharien, étape préalable à la recherche de solution pour son éclosion sur le continent. De notre analyse, il ressort qu’une revue du cadre réglementaire afin de prendre en compte la spécificité de ces produits ainsi qu’une collaboration entre les institutions de finance halal et les banques d’affaires étaient nécessaires.

Contenu de l’article

Représentant plus de 2000 milliards de dollar US, la finance islamique est en passe de devenir (si ce n’est déjà fait !) un mode de financement avec lequel il faudra compter. Loin d’être réservée qu’au musulman cette finance est destinée à tous les acteurs. Néanmoins, on la qualifie d’islamique parce qu’elle repose sur cinq piliers fondamentaux issus du Coran et de la tradition prophétique. Nous citerons en premier la prohibition du ribâ (l’intérêt). Dans la religion musulmane, l’intérêt est assimilé à l’usure car indépendant de la rentabilité de l’actif que le prêt à servi à financer. Deuxièmement, il y a l’interdiction du gharar autrement dit de la spéculation purement financière ou de l’incertitude. C’est ce qui conduit notamment ce système financier à rejeter toutes formes d’assurances « classiques » Ainsi que la vente à découvert. Le troisième principe est l’acceptation d’un seul mode de financement : l’« asset-backing ». Il s’agit tout simplement de l’obligation de ne financer que l’économie réelle par le biais d’actifs tangibles. D’où, l’impossibilité pour un établissement de finance islamique d’ouvrir une ligne de crédit à une entreprise pour financer son exploitation. En quatre, elle préconise le système de partage des pertes et profits. Et le dernier point est l’interdiction du haram c’est-à-dire des éléments prohibés. Il est donc interdit de financer les activités telles que les jeux de hasard (casino), le cinéma (principalement la pornographie), les activités de commercialisations des viandes non halal, les produits illicites (tabac, drogue).

Cette finance apparaît donc comme une finance éthique car étant basée sur des principes religieux qui sont en accord de manière générale avec la « morale ». Pour certaines personnes, l’éthique n’est pas sa seule vertu, elle en aurait bien d’autres.

Une finance low-cost mais de qualité supérieure?

Selon le FMI, la croissance de la finance islamique s’est effectuée en moyenne à un taux de 16% entre 2003 et 2013. De l’avis de certains observateurs, cette progression s’expliquerait par le fait qu’elle est considérée par beaucoup comme un mode de financement pas onéreux mais de bonne qualité. Ainsi, le premier ministre ivoirien l’a qualifié de « mode de financement altruiste » lors du premier Forum africain de la finance islamique qui a eu lieu à Abidjan les 17 et 18 septembre 2015. Selon lui cette finance est une opportunité à saisir par les pays d’Afrique qui ont d’énormes besoins en termes de ressources dans le cadre du financement de leurs développements. Aussi toujours, selon eux, son « caractère low-cost » n’atténue en rien la qualité de son offre.

Deux indicateurs de sa qualité relativement à la finance conventionnelle reviennent de manière récurrente dans la littérature. Plusieurs études la considèrent plus efficace et avec une meilleure résilience face aux crises que celle dite occidentale. À l’instar des autres, une étude comparative des banques islamiques et conventionnelles en Indonésie a révélé que les banques ordinaires opéraient de manière inefficace et inefficiente, ce qui permettait de valoriser la contribution économique et financière du secteur bancaire islamique en termes de stabilité et de développement durable. Ces dernières présenteraient dans leurs bilans une meilleure qualité d’actifs car n’investissant que dans des actifs tangibles et leurs offres permettraient de mieux équilibrer le rapport de force entre banques et agents à besoin de financement (le principe de partage des pertes et profits). C’est ce qui expliquerait le fait qu’elles aient mieux résisté à la crise financière de 2008.

De ce qui précède, l’on pourrait à juste titre se dire que le succès d’une telle finance dans les pays d’Afrique serait aisé tant les besoins en capitaux à faibles coûts sont énormes dans cette partie du monde. Or, l’analyse de la répartition des portefeuilles de produits de cette finance révèle un retard considérable quant à la pénétration du continent. Le marché de la finance islamique en Afrique ne représente que 804 milliards de dollars US (soit 4% du marché mondial). Ce qui nous amène à nous demander si la finance islamique avait toutes ces qualités précédemment énumérées. Et surtout, si elle disposait des moyens et des outils techniques à même d’apporter une réponse adéquate aux besoins très spécifiques du secteur privé africain.

Une finance traditionnelle incapable de combler parfaitement les besoins des entreprises africaines

Le développement du secteur privé est un moteur de croissance durable et inclusive. Cependant pour y arriver, il faudrait apporter des solutions concrètes aux différents maux dont il souffre, en particulier les difficultés que ses acteurs ont pour accéder au financement. En effet selon une étude du cabinet Mckinsey 70 pour cent des microentreprises, et des petites et moyennes entreprises ne disposeraient pas de moyens financiers suffisants avec un besoins représentant entre 385 et 455 milliards de dollars US. Ces entreprises représentent l’essentiel des acteurs du secteur privé en Afrique et sont les plus grandes pourvoyeuses d’emplois du continent.

Financer son exploitation ou ses investissements n’est pas chose aisée pour une entreprise en Afrique subsaharienne. D’une part, les entreprisses n’ont pas toujours accès aux services financiers, et d’autres parts leurs coûts restent encore élevés. Au total les crédits octroyés au secteur privé en Afrique subsaharienne restent encore faibles et atteignent rarement 255 % du PIB dans la plupart des pays. Les banques, pourtant en situation de surliquidité, pointent du doigt un cadre réglementaire un peu trop contraignant à leur goût.

Dans l’UEMOA par exemple, quoique que l’on ait ramené à 50% la norme du coefficient de couverture des emplois à moyen et long terme par des ressources stables en janvier 2013, il demeure difficile pour les banques de financer les investissements car ne disposant que quasiment de ressources courtes (dépôt à vue, compte d’épargne).

Il est donc justifié de se demander comment la finance islamique pourrait contribuer à résoudre ces difficultés ? Quelles sont ses solutions pratiques en ce qui concerne le financement des besoins d’exploitations et surtout d’investissements des entreprises sous régionales ?

Les principaux outils de financement « halal » des entreprises en Afrique Subsaharienne

Plusieurs produits sont proposés par cette finance au secteur privé en Afrique. Le plus répandu est la Murabaha ou vente à tempérament avec marge de bénéfice. Elle fait partie de la famille des modes de financement sans participation et représentait plus de 60% de la valeur de l’ensemble des portefeuilles produits de finance islamique dans le monde en 2008. Le contrat murabaha est une alternative au prêt à intérêt destiné à l’acquisition de biens, de matières premières. Si une entreprise veut acheter un véhicule ou un intrant, elle adresse une demande à l'organisme de crédit qui, une fois d’accord, l’achètera puis le revendra au client avec un bénéfice (qualifié de frais administratif). Le rachat du bien par le client étant payable par échéances selon les termes du contrat de vente. Il est essentiel que la banque soit propriétaire de l’actif avant de le revendre. Pendant la période qui sépare l’achat et la revente par la banque du matériel à son client, ce dernier ne bénéficie que de l’usufruit et le bailleur de fonds assume le risque inhérent à l’actif. Les termes de ces deux opérations étant inscrits dans deux contrats différents. Une telle opération permet d’allonger le délai fournisseur et mieux elle réduit du côté de ce dernier son délai client. Elle permet donc de réduire le BFR des deux entreprises (fournisseur et client).

Un autre produit de la même famille que le précédent est l’Ijara. Ce produit est semblable à un contrat de location. Dans le cadre de ce contrat, l’institution de financement décide d’acheter le bien pour le mettre à la disposition du client. La durée de location varie selon la nature de l’objet et les besoins du client. A la fin du contrat, il récupère le bien qu’il pourrait mettre à la disposition d’un autre client. Utilisé principalement par les fonds, les banques lui préfèrent cette déclinaison :

l’Ijara wa Iqtina. C’est l’équivalent du contrat de crédit-bail avec le même principe de fonctionnement. La seule différence avec le contrat crédit-bail classique réside d'une part dans l’absence de pénalités dans le cas où le client n’honore pas ces engagements dans les temps et d’autres part, si l'option d'achat est exercée, le prix ne doit pas être déterminé à l'avance. Il doit y avoir un contrat de vente séparé tenant compte de l'état du bien et sa valeur sur le marché à ce moment. Ce qui permet à l’entrepreneur de réduire le risque de se voir acheter plus cher un bien qui serait bien plus usé que prévu à la fin de la location.

Dans la pratique, la banque dans le cadre des deux précédents contrats a tout intérêt à vouloir se protéger du risque que le client n'honore pas ses engagements. Elle peut exiger un Rahn (caution) et/ou Kafâla (garantie). Elle peut éventuellement demander à son client de souscrire des formules de Takâful (assurance mutuelle islamique). La différence entre l’assurance islamique et l'assurance classique tient en l'exclusion de trois éléments qui ne sont pas conformes aux principes de la Sharia : l’incertitude, la spéculation et les intérêts. Dans un contrat d’assurance classique, l’assuré se protège contre un risque futur non maîtrisable par l’assureur et paie une petite somme (des primes) dans l’espoir de faire fortune (la valeur des pertes à couvrir est plus élevée que celui de la prime). Aussi, le fond de l’assurance investit dans les moyens de financements tels que les obligations et les actions qui appliquent le principe du Ribât. Cela ajouté aux frais administratifs ou loyers peuvent contribuer, dans certains cas, à rendre plus onéreux les coûts financiers liés à ces opérations de financement.

En accord avec le principe de partage des pertes et profits, la finance islamique dispose d’instruments de financement avec des prises de participation à savoir le Mudarabah et le Musharaka. Le premier est un contrat par lequel l'institution de finance islamique apporte l’ensemble des capitaux financiers nécessaires au projet à l’entrepreneur qui lui va apporter son capital travail. En cas de perte l’institution subit une perte financière et l’entrepreneur, une perte de son coût d’opportunité (temps et travail). Cette alternative au prêt à intérêt destiné à l'investissement est similaire au capital investissement. Quant au deuxième, il s’agit de l’équivalent de la joint-venture. Plusieurs apporteurs de fonds, l’entrepreneur y compris, constituent le capital de la structure. Les bénéfices ainsi que les pertes sont partagés en proportion des apports de chaque partie. On distingue la Musharaka définitive (les partenaires restent impliquer dans le projet de façon définitif) et la dégressive (Les apporteurs de fonds ont l’intention de se retirer du projet. L’entrepreneur remboursera selon un échéancier prédéterminé les apports des autres parties)

Les Sukuk (obligations islamiques) sont des produits qui peuvent permettre de financer le secteur privé. Cependant, leur utilisation dans ce secteur ne s’est pas encore généralisée à l’Afrique.

Des outils plus efficaces que ceux de la finance classique dans le cadre du financement des entreprises de l’Afrique Subsaharienne ?

Notre analyse comparative de l’efficacité relative de ces deux finances va se faire sur la base de trois indicateurs qui ont été désigné plus haut comme étant les raisons du déficit du financement

du secteur privé dans nos régions. Il s’agit de l’accessibilité, le coût et les contraintes liés au cadre réglementaire.

Contrairement aux institutions traditionnelles qui ont pignon sur rue, le commun des mortels en Afrique ne sait pas forcément où se rendre pour bénéficier d’un financement islamique. Et, ils ne savent pas, non plus, à partir de quel montant (ou si il y a un montant minimal !) ils peuvent recourir aux produits de ces institutions. Or avant de prétendre accéder à un lieu, il faut non seulement savoir où il se trouve mais comment on y accède. De plus, ils ne savent pas toujours comment monter un business plan en conformité avec les règles de la Charia. Pour accroître leur accessibilité par rapport aux entrepreneurs africains, les institutions islamiques devraient collaborer plus étroitement avec les banques d’affaires, conseil stratégique de ces porteurs de projets. Ainsi, elles pourront jouer le rôle de passerelles entre les dirigeants désireux de monter leurs business plans selon les modèles de cette finance et les institutions qui la pratiquent.

Les coûts du financement halal peuvent être parfois supérieurs à ceux de la finance traditionnelle, notamment dans le cas d’un murabaha. En effet, en plus des frais administratifs et de ceux liés à un éventuel Takâful, la double vente effectuée dans le cadre de l’opération entraînerait dans l’UEMOA par exemple une double fiscalisation (paiement d’un droit d’enregistrement pour chaque vente). Ce qui pourrait la rendre sous certaines conditions moins intéressantes.

Par contre, un domaine où elle excède sans aucun doute par rapport à l’autre finance est sa capacité à financer le long terme. En effet, les banques islamiques ne vendent pas de l’argent mais des actifs corporels. L’acquisition de ces actifs leur permet de transformer aisément leurs ressources courtes en ressources longues.

Que retenir ?

Dans un contexte de fortes demandes de financement par le secteur privé africains, la finance islamique à un rôle a joué. Cependant, des réformes réglementaires et des collaborations avec les acteurs de conseils stratégiques des opérateurs de ce secteur devront être entreprises afin de faciliter son éclosion en Afrique subsaharienne.


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